Le syndrome de Stockholm sucré.
J’ai pensé à ceci en observant ce paradoxe dans le reportage d'un voyageur sur youtube :
d’un côté, certains peuples se réfugient dans l’austérité, la rigueur, la verticalité comme ultime rempart contre la décadence;
de l’autre, le monde moderne s’enfonce dans une douceur devenue totalitaire.
Deux pôles d’un même mouvement: la peur de se perdre dans le trop, ou dans le rien.
Il n’y a plus besoin de chaînes quand les chaînes ont le goût du sucre.
Le monde moderne ne soumet plus par la force, mais par la douceur.
Le plaisir est devenu l’arme absolue.
Tout ce qui jadis contraignait — l’effort, la faim, la résistance, le manque — a été remplacé par son inverse : la satiété, l’immédiateté, la distraction.
L’humain contemporain n’est plus dominé : il se livre de lui-même, heureux d’échanger sa lucidité contre une caresse algorithmique ou un soda tiède.
C’est un syndrome de Stockholm raffiné, où la captivité se déguise en confort.
Nous sommes amoureux de ce qui nous endort.
Et la domination se fait d’autant plus totale qu’elle est douce.
Elle s’infiltre dans les gestes les plus anodins. Le réveil par notification, le repas sans faim, le défilement sans fin. Nous ne résistons plus : nous glissons. Nous offrons nos données comme on offrirait nos veines : pour un peu de douceur supplémentaire. Le clic, le like, la livraison express, la série qui enchaîne et la musique qui ne se tait plus : autant de micro-récompenses qui dressent sans bâton. Nous ne sommes plus esclaves d’un maître, mais d’une promesse. La récompense est devenue l’ordre.
Mais toute douceur poussée à l’extrême finit par brûler.
Le sucre devient caramel, puis charbon, puis cendre.
Ce que nous appelons “progrès” est peut-être déjà cette cuisson lente : la transformation d’un monde repu en un monde qui se consume.
Les guerres de demain ne naîtront pas du manque, mais de l’excès.
Elles éclateront quand la douceur n’aura plus rien à offrir, quand le plaisir deviendra fade et que les hommes chercheront, dans la douleur, une forme de vérité tangible.
Le retour à l’analogique, à la friction, à la lenteur, n’est pas nostalgique : il est instinctif.
C’est le réflexe vital d’un organisme saturé.
Chercher à sentir à nouveau, c’est refuser l’anesthésie générale.
Le réel, lui, ne cherche pas l’équilibre car il se meut inéluctablement.
Et peut-être que ce mouvement, cette bascule du sucré vers le brûlé, n’est pas une chute mais une purification.
En brûlant sa douceur, l’humanité retrouvera la morsure du vrai.