L’ego, grand parasite de la lucidité.
La clairvoyance a mauvaise réputation.
Non pas parce qu’elle serait potentiellement fausse,
mais parce qu’elle a été dégradée en personnage.
Il suffit d’ouvrir certains récits pour voir le glissement à l’œuvre :
je vois tout, je savais avant, j’ai aidé, on m’a consulté.
La fonction disparaît. Le rôle prend toute la place.
Or la clairvoyance n’est pas une identité.
Ce n’est pas être clairvoyant. C’est opérer une lecture.
La clairvoyance n’est pas « voir tout ».
C’est voir ce qui est là, sans ajout, sans amplification.
Elle n’a pas besoin d’impressionner.
Elle n’a même pas besoin d’être nommée.
Dès qu’elle devient un rôle, elle est déjà perdue.
Car Le folklore n’est pas une erreur naïve.
Il est une compensation narcissique.
Quand la lecture devient instable,
quand la tenue fait défaut,
l’ego prend le relais.
Il ajoute du spectaculaire là où il n’y avait que de la sobriété.
Il fabrique un récit là où il n’y avait qu’un constat.
Il transforme une fonction impersonnelle en attribut personnel.
Le mage en action n’est pas un excès d’ésotérisme.
C’est un défaut de lucidité sur soi-même.
Plus le discours est flamboyant,
plus la lecture est suspecte.
La perspicacité, elle, fonctionne à l’inverse.
Elle ne supporte ni la scène, ni le récit.
Être perspicace, au sens strict,
c’est être doué d’un esprit pénétrant.
Rien de plus. Rien de moins.
La perspicacité n’élargit pas.
Elle perce.
Elle va droit au point où quelque chose se joue.
Un détail. Un mot.
Un décalage minuscule mais décisif.
Elle ne raconte pas. Elle désigne.
C’est pour cela qu’elle est souvent invisible.
Elle ne produit pas d’effet.
Elle produit de la clarté.
Clairvoyance et perspicacité ont une règle commune, rarement acceptée :
plus une fonction est juste, moins elle se montre.
La lucidité n’a pas besoin d’être vue.
Elle a besoin d’être tenue.
Dès qu’elle cherche un public,
elle a déjà changé de nature.
Ce qui est réellement opérant est toujours sobre.
Ce qui se met en scène est déjà en train de mentir.
Il n’y a là ni morale, ni condamnation.
Seulement un critère de lecture.
Et ce critère ne trompe pas longtemps.