Où en sommes-nous ?
Je crois que ce qui nous épuise le plus aujourd'hui n'est pas la violence.
C'est le glissement.
Le déplacement progressif des repères.
Les mots qui ne veulent plus dire la même chose.
Les évidences qui deviennent négociables.
L'exception qui devient la norme.
L'émotion qui remplace l'examen.
L'appartenance qui remplace l'argument.
L'affichage qui remplace la cohérence.
Rien n'arrive d'un seul coup.
Le glissement est discret.
Il se fait au nom du bien,
de l'adaptation,
du progrès,
de l'urgence,
de la modernité...
Chacun finissant par s'habituer à des contradictions qu'il aurait lui-même dénoncées quelques années auparavant.
Chacun apprenant à justifier ce qui l'aurait autrefois inquiété.
À appeler nuance ce qui relève parfois de la confusion.
À appeler ouverture d'esprit l'incapacité à hiérarchiser.
À appeler tolérance le refus de juger quoi que ce soit.
À appeler violence le simple fait de nommer le réel.
Et, le plus inquiétant n'est pas que certains mentent.
C'est que beaucoup ne semblent plus percevoir les contradictions auxquelles ils adhèrent.
Comme si notre époque ne produisait que des individus incapables de discerner.
Or un être humain peut supporter bien des choses.
Mais il supporte mal de ne plus savoir sur quoi il pose les pieds.
Car vivre exige quelques évidences minimales :
que deux choses contradictoires ne peuvent pas être vraies en même temps ;
que le réel finit toujours par présenter la facture ;
et que changer les mots ne modifie pas les conséquences.
La causalité est patiente.
Elle nous laisse raconter les histoires que nous voulons.
Puis elle revient et tranche.
Et j'ai parfois le sentiment que ce qui est mortifère aujourd'hui n'est pas le conflit entre les visions du monde.
C'est notre capacité croissante à nous habituer à l'incohérence sans même nous apercevoir de ce que nous avons perdu en chemin.